Rechercher
  • Pierre Louis Amancic

POURQUOI LES PLANS DE RELANCE RISQUENT DE FAVORISER LES GROSSES ENTREPRISES AU DÉTRIMENT DES PME

Les micros, petites et moyennes entreprises (PME) (1) représentent 99% des entreprises de l’Union Européenne et deux tiers des emplois dans le secteur privé. Elles contribuent par ailleurs pour plus de 50% à la valeur ajoutée créée par l’ensemble des entreprises de l’Union et assurent, à elles seules, 44,6% des exportations intra-européennes. C’est dire leur importance sur le plan économique et social. Mais vont-elles bénéficier autant que les grands groupes des énormes plans de relance mis en place sachant que, du fait de leur taille, les PME ont souvent des problèmes pour surmonter les conjonctures difficiles ou accéder aux ressources stratégiques, même si, dans les pays de l’OCDE, leur activité se concentre généralement dans des services spécifiques peu gourmands en ressources (2) ?

Pour faire face à la crise, les états ont décidé d’accorder aux entreprises des aides directes considérables ainsi que la possibilité de s’endetter. Il apparaît pourtant que ce seront à priori les plus grosses d’entre elles qui seront les premières bénéficiaires de cette politique.

Il y a plusieurs explications à cela.


Face aux plans de relance, les réticences des PME


L’attitude des entreprises a été très différente selon qu’il s’agissait d’un grand groupe ou d’une PME

Les grandes entreprises se sont précipitées sur les marchés.

La réaction a été toute autre chez les PME : 10 à 20 % d’entre elles en Europe (44 % dans certains pays en développement) se sont montrées très réticentes à demander des prêts, même dans le cas d’un besoin urgent de financement.


Des PME plus vulnérables face à la lourdeur et à l’inertie de l’administration


Un cas d’école est celui de l’Italie, pays qui cherche à tout prix à éviter l’effondrement de son tissu de PME, notamment familiales, qui constitue le socle de son économie. Dans ce pays, où la lourdeur de la bureaucratie et l’inefficacité de l’administration sont le thème d’un débat permanent, les aides tardent à se mettre en place alors que des centaines de milliers d’entreprises sont en situation d’extrême urgence. Conscient de ce problème, le gouvernement italien a rapidement dirigé son action vers un système de garanties à des prêts bancaires (3). Succès immédiat : 576 000 dossiers ont été enregistrés représentant 28 milliards d’euros de garanties. Beaucoup de TPE risquent cependant de passer sous le contrôle d’organisations mafieuses qui disposent de liquidités et pratiquent traditionnellement les prêts usuraires (4).

Il faut cependant noter que, dans les pays de l’OCDE, la transformation numérique permet aux PME de bénéficier de services publics de meilleure qualité en facilitant des interactions plus efficaces avec l’administration et une approche de l’action publique davantage axée sur l’usager. Cette évolution s’observe déjà dans un large éventail de domaines, notamment les services d’aide au développement des entreprises et la gestion des problèmes fiscaux (5).


Grands groupes vs PME : l’horloge ne tourne pas à la même vitesse.


Les responsables de TPE ou de PME doivent actuellement faire face à une urgence qui domine toutes les autres : préserver leur trésorerie pour pouvoir tenir dans la durée.

Leur autre obsession est le temps imparti pour régler leurs problèmes, bien moindre que pour les grands groupes. Ils n’ont pas la possibilité d’attendre face à la nécessité immédiate de payer salaires, charges et impôts, même si ces derniers ont été décalés dans le temps grâce aux mesures gouvernementales.

Dans les grands groupes, les décisions s’inscrivent dans un ensemble d’équilibres financiers ou géopolitiques qu’ils vont chercher à préserver ou à restaurer dans le cadre d’une stratégie corporate. Leur horizon n’est pas seulement régional ou national : il est mondial. Ces groupes se donnent par ailleurs le temps de remettre en ordre leur organisation à présent soumise à des process plus rigoureux.

Pour les grands groupes, la notion de temps n’est pas la même que pour les PME.


Des conséquences lourdes sur l’avenir des PME


Chez les agences de notation tous les signaux sont passés au rouge en ce qui concerne les PME. De son côté, l’assureur de crédit Coface prévoit une hausse des défaillances d’entreprises d’un tiers à travers le monde d’ici à 2021 (Etats-Unis : +43 %, Royaume-Uni : +37 %, France : +21 % et Allemagne : +12 %). Et, comme le dit un responsable grec, pays particulièrement vulnérable en raison de sa forte dépendance au tourisme qui compte une proportion de PME plus élevée que la moyenne européenne : « La crise de la dette grecque nous a appris que les petites entreprises, une fois qu’elles ferment, ne rouvrent pas…».


Une lueur d’espoir cependant : si les groupes sont bien les grands gagnants des plans de relance, ils ont néanmoins tout intérêt à préserver le tissu de PME. 


Tout le monde s’accorde sur le fait que la relation entre PME et grands groupes est essentielle pour la vitalité du tissu économique. Avec la crise actuelle, cette relation devient vitale. C’est pour cela que se sont multipliés, par exemple, les appels encourageant les grands groupes à honorer leurs paiements vis-à-vis de leurs partenaires PME.

Un grand groupe peut sauver des PME en respectant ses délais de paiement quand les PME peuvent être des leviers d’innovation et apporter une agilité de réaction à un grand groupe. Il n’y a qu’une fois ces bases posées qu’ensemble, PME et grands groupes, pourront avancer et trouver les moyens de rebondir face à la crise.

Il ne faut surtout pas oublier que les nouvelles technologies numériques vont être à l’origine d’évolutions qui profiteront d’abord aux petites entreprises, plus réactives. La transformation numérique peut aussi aider les PME à prendre pied sur les marchés mondiaux et à intégrer les chaînes de valeur mondiales (CVM), l’essor du numérique ayant donné naissance à des mécanismes permettant de compenser efficacement le handicap lié à la taille dans les échanges internationaux, par exemple en réduisant les coûts liés au transport et aux opérations douanières.

Pierre Louis Amancic

Senior Advisor

  • Les PME, selon la définition retenue par la Commission Européenne, sont des entreprises qui emploient un maximum de 250 personnes, dont le chiffre d’affaires n’excède pas 50 millions d’euros et le total de bilan 43 millions d’euros.Ce sont les cinq Etats les plus grands de l’UE 27 qui comptent le plus de PME : Allemagne, Espagne, France, Italie, Pologne. A eux seuls, ces pays rassemblent 66% de l’ensemble des PME européennes, représentent 74% de la valeur ajoutée générée par ces entreprises et 69% de l’emploi. Les micro-entreprises (moins de 10 salariés et un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions d’euros) sont majoritaires dans des pays tels que la République Tchèque, la Grèce ou la Slovaquie.

  • Les PME européennes travaillent en majorité (à 78%) dans 5 secteurs clés : industrie, construction, activités professionnelles, scientifiques et techniques, hôtellerie et restauration, vente en gros et au détail. Ces 5 secteurs majoritaires représentent 71% de la valeur ajoutée créée par les PME au sein de l’UE 28 et 79% des emplois

  • Le dispositif contenu dans le « décret liquidités », publié en avril, prévoit ainsi, pour les sociétés de moins de 500 salariés, de faciliter des prêts de trésorerie pouvant aller jusqu’à 25 % du chiffre d’affaires 2019. Dans le détail, la garantie à 100 % est automatique pour des crédits allant jusqu’à 25 000 euros, puis elle est de 90 % jusqu’à concurrence de 5 millions d’euros.

  • Selon une enquête réalisée par Confcommercio (un groupement des PME italiennes) et rendue publique début juin, 10 % des entrepreneurs italiens sont actuellement « exposés à l’usure » et pourraient tomber directement ou indirectement entre les mains du crime organisé.

  • L’administration électronique et les plateformes dédiées en ligne facilitent les consultations et la prestation de services aux PME. La plus grande quantité de données disponibles permet au secteur public de mieux adapter ses services et ses activités aux préférences des usagers.

Sources : Le Monde, EUROSTAT  Data base (ec.europa.eu), FMI (www.imf.org), Banque Mondiale : Global Economic prospects, June 2020

1 vue