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  • Pierre Louis Amancic

La dette se creuse au niveau mondial : quels sont les risques ?

Dans ses perspectives sur l’économie mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une contraction de 3 % du produit intérieur brut de la planète en 2020. En ce qui concerne plus particulièrement les pays de l’OCDE, la crise va entraîner un recul considérable du PIB (de l’ordre de 7%). Face à cette situation exceptionnelle, les gouvernements ont décidé d’aider les entreprises et les ménages en ayant recours à toutes sortes de dispositifs : baisses d’impôts, subventions, financement du chômage partiel, garantie des crédits, etc…Les entreprises se sont d’ailleurs aussitôt précipitées sur les marchés : entre mars et avril 2020, le montant des prêts bancaires a été multiplié par sept dans la zone euro tandis qu’aux États-Unis le marché obligataire battait tous les records (1000 milliards de dollars d’obligations d’entreprises émises sur les cinq premiers mois de l’année, soit le double de 2019).

Conséquence : en 2020, le déficit des pays de l’OCDE devrait atteindre 14% du PIB, déficit qui se maintiendra les années suivantes car il faut s’attendre à ce que les états continuent à pratiquer durablement une politique expansionniste.

À la fin de l’année 2019, 7 pays de la zone euro (Espagne, Chypre, France, Belgique, Portugal Italie et Grèce) avaient une dette élevée (supérieure à 90 % du PIB) représentant 7050 milliards d’euros. Avec la crise, cette dette va dépasser les 8 000 milliards.

Le plan de relance des Vingt-sept : un changement important dans la politique européenne

A cela viendra s’ajouter le nouveau plan de relance européen, adopté le mardi 21 juillet après un sommet marathon, adoption qui marque un tournant dans la politique européenne.

Il se décompose en deux parties :

390 milliards d’euros de subventions, qui seront allouées aux états les plus atteints économiquement par les conséquences de la pandémie, somme qui constituera la dette commune à rembourser par les Vingt-Sept pays de l’Union.

360 milliards d’euros qui seront mis à dispositions pour des prêts remboursables par les pays qui en feront la demande.

Ce plan est adossé au budget 2021-2027 de l’Union de 1074 milliards, soit 154 milliards par an.

Pour se procurer les 750 milliards d’euros prévus pour la relance, la commission va s’endetter au nom des pays membres, son classement triple A par les agences de notation lui garantissant des conditions d’accès au marché financier très favorables et lui permettant d’en faire bénéficier ainsi les états qui souhaitent s’endetter (1).

Les banques centrales, ultime rempart de l’économie mondiale

Après deux crises économiques majeures, celle de 2008 et celle liée à la pandémie du Covid-19, les banques centrales sont devenues la clef de voûte de l’économie mondiale. Une statistique résume parfaitement leur interventionnisme : en 2007, le bilan des trois principales banques centrales du monde – la FED, la BCE et la Banque du Japon – s’élevait à 3 400 milliards de dollars. En février 2020, avant la pandémie, il atteignait 14 600 milliards de dollars et le bilan de la FED va tripler en 2020.

Avec cette politique, les banques centrales sont progressivement devenues des acteurs majeurs du marché obligataire en finançant directement les gouvernements, sans l’avouer. Leur indépendance et leur engagement face à une stabilité des prix constituent par ailleurs une sérieuse garantie face à une éventuelle dérive inflationniste dont le danger apparaît au final aussi lointain qu’exagéré.

En soi, la dette n’est pas un problème économique. Si elle sert à accroître le potentiel productif, à financer des infrastructures, le système éducatif ou l’innovation et la recherche, il est même possible de la considérer comme une « bonne dette ».

Le monde fait face à une récession historique. L’état dispose d’un horizon d’action stable et à long terme. Il peut s’endetter dans des conditions plus favorables que le privé, ce qui permet d’étaler le choc sur plusieurs décennies. Il joue alors le rôle d’assureur en dernier ressort.

Le retour à la solvabilité budgétaire ne se fera qu’avec l’intervention des banques centrales. Si une banque centrale achète de la dette publique sans la revendre et en la renouvelant indéfiniment, la dette se trouve, de fait, annulée. C’est la seule méthode pour rétablir la solvabilité des états sans avoir à pratiquer une politique de restrictions budgétaires.

Mais il existe cependant des risques importants :

Menaces pour les pays en développement

Dans les pays émergents, les épargnants vont fuir la monnaie locale et acheter des dollars. Conséquence : les taux de change vont s’effondrer.

Par ailleurs, ces pays risquent d’être contraints de rembourser une dette insupportable, notamment auprès de créanciers privés qu’ils enrichiront, et qui leur interdira de faire face à la crise et d’assurer la satisfaction de leurs besoins de base (2). Certains d’entre eux pourraient même être amenés à refuser un moratoire de leur dette afin de ne pas voir leur notation trop se dégrader, ce qui leur interdirait un accès au marché et accentuerait leur dépendance vis-à-vis de leurs créanciers.

Bulle immobilière explosive dans les pays riches

Dans les pays de l’OCDE, nous risquons d’assister à l’apparition de bulles encore plus importantes que par le passé, les acteurs économiques investissant l’excès de monnaie reçu des banques centrales afin de réduire le poids de la monnaie dans leurs portefeuilles. Et comme tous ont encore en mémoire les récents aléas des bourses mondiales et le yo-yo auquel se livre régulièrement le cours des actions, c’est dans l’immobilier que sera investi l’excès de liquidités avec tous les effets désastreux que l’on connaît : hausse des inégalités patrimoniales, difficultés d’accès au logement des jeunes, excès d’endettement des ménages, tout ceci pouvant conduire à terme à une crise financière et sociale.


Pierre Louis Amancic

(1) Reste à obtenir l’accord du Parlement européen. Les eurodéputés devront se prononcer d’ici à la fin de l’année sur le budget 2021-2027, sur lequel le plan de relance est adossé. L’approbation du Parlement européen est nécessaire pour l’entrée en vigueur du « cadre financier pluriannuel », mais pas pour le fonds de relance de 750 milliards.

(2) Les créanciers privés détiennent 40 % de la dette africaine. Le Ghana, en pleine crise sanitaire du Covid, consacre onze fois plus de budget au remboursement de sa dette qu’à la santé publique !

Sources :

FMI : « Perspectives de l’économie mondiale » (24 juin 2020), « Rapport sur la stabilité financière dans les monde » (25 juin 2020), « Moniteur des finances publiques » (15 avril 2020).

Institute of International Finance/IIF (Association mondiale des grandes banques créée en 1983 dont le siège est à Washington)

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